Réflexion autour du media ludique

Mon jeu raciste préféré

6 min de lecture Par nikos
Mon jeu raciste préféré

Les Mystères de Pékin

Avoir un passing est-asiatique et grandir avec la pop culture des années 80-90, c’est se retrouver renvoyé sans cesse aux mêmes références : le cinéma hongkongais, Indiana Jones et le Temple maudit, Tintin et le Lotus bleu. C’est compliqué, parce qu’enfant, on avait du mal à s’identifier à Chow Yun-fat dans Le Syndicat du crime.

Souvent on me demande pourquoi j’apprécie malgré tout les deux autres œuvres, alors qu’il y a ça :

Contre toute attente, ce sont de méchants chinois qui vont trahir Indy
Contre toute attente, Mitsuhirato va trahir Tintin

Je réponds que pour moi il y avait surtout Demi-Lune et Tchang. Quand il y a si peu de représentations, on a tendance à s’attacher même à celles qui ne sont pas exemptes de tout reproche.

Demi-Lune dans Indiana Jones
Tchang qui sauve Tintin dans le Lotus bleu

Bref, il n’y avait pas que ça. Et puis vous allez me dire, dès le quatrième article je commence déjà à parler cinéma et BD mais plus du tout de jeu de société. Non, il y avait aussi Les Mystères de Pékin.

Je vois bien que j’associe ce jeu et sa publicité à bien plus qu’à ma vie de joueur : mon dernier contact avec lui est évoqué dans l’article sur le fétichisme culturel, au travail, il y a quelques mois. Des ami-e-s m’en parlent souvent, une amie m’a rappelé lorsque j’ai posté le lien de ce blog que j’en parlais déjà à sa fille quand elle était petite.

Voilà ce que je suis aujourd’hui : le hater originel des Mystères de Pékin. J’accepte cette mission.

La publicité de l’époque : y a-t-il plus exotisant ? Peu importe, toute une génération voulait l’avoir à la maison.

À part la nostalgie, j’avais malgré tout l’impression qu’on avait bien identifié les multiples problèmes de ce jeu depuis quelques années : il a même été réédité il y a deux ans, avec un changement visuel et en retirant les jeux de mots sur les noms des personnages. Je suis donc allé fouiller, notamment du côté des avis Tric Trac datant de 2016.

Avis Tric Trac 2016
Avis Tric Trac 2016
Avis Tric Trac 2016
Avis Tric Trac 2016

Je n’ai pas pu me procurer cette nouvelle édition, et en hater originel, je dois dire que les éditions précédentes restent bien plus dépaysantes… euh intéressantes à analyser.

Les Mystères de Pékin est un jeu de société édité par Lansay, créé par Mary Danby, qui n’a pas fait grand-chose d’autre à ma connaissance. Vendu à plusieurs millions d’exemplaires, on ne va pas s’inquiéter pour elle.

Un vernis sans mécanique

Ce qui devrait être frappant, ce n’est pas tant le principe du jeu (une enquête familière, calquée sur les mécanismes classiques du genre) que son habillage. Le fétichisme culturel n’a pas besoin d’une mécanique dédiée : il suffit d’un vernis.

Personnages des Mystères de Pékin

Les témoins qu’on interroge s’appellent Tchang-Pabong (le poissonnier), Dia-Mang (la bijoutière), et selon les éditions, des suspects nommés Ping Pong ou Haïe Olie. Ce ne sont pas des noms chinois. Ce sont des calembours français costumés en noms chinois. « Ping Pong » convoque d’abord un jeu de table avant de convoquer une identité. « Haïe Olie » sonne comme une private joke phonétique plutôt que comme un nom propre. Le ressort comique repose d’ailleurs sur une idée reçue occidentale : celle du chinois comme langue monosyllabique. D’où ces chapelets de syllabes brèves et détachées (Tchang, Pabong, Ping, Pong) qui n’imitent pas le mandarin mais l’idée qu’on s’en fait, celle d’une langue où chaque syllabe vaudrait un mot et où l’on pourrait donc en aligner n’importe lesquelles pour « faire chinois ». Cet humour-là me paraît aussi paresseux que raciste. Il ne demande aucun travail, aucune connaissance de la langue, aucune observation. Juste le réflexe de trouver drôle qu’une autre langue existe.

Une version pour enfants, vraiment ?

Et ce qui me gonfle le plus n’est pas qu’il soit difficile à déloger de la tête de quelqu’un de quarante ou cinquante ans. Ceux-là ironiseront de toute façon : « Les Mystères de Pékin, les Inconnus, tout ça, on ne pourrait plus le faire aujourd’hui. » Non, ce qui me gonfle, c’est qu’une version pour enfants existe, avec exactement les mêmes jeux de mots. On sait à quel point c’est compliqué de sortir ça d’une tête d’adulte. Pourquoi continuer à le mettre dans celle d’un enfant ?

Version pour enfants des Mystères de Pékin

On me demande aussi pourquoi ça me dérange plus qu’un jeu de mots sur un nom bien français. La réponse tient en deux points. D’abord une question de position : jouer avec les sonorités de sa propre langue n’a rien à voir avec plaquer un raccourci phonétique sur une langue qu’on ne maîtrise pas, pour un public qui ne la maîtrise pas non plus. Ensuite une question d’accumulation : un jeu de mot sur un Français isolé se noie dans un océan de représentations de Français produites par des Français. Un nom de personnage « chinois » fabriqué pour son effet comique vient, lui, s’ajouter à un stock déjà saturé de raccourcis (le sage, le commerçant, le tricheur), et ce sont statistiquement les seules images qu’un enfant des années 80-90 croisait sur ce sujet.

À cela s’ajoutent les dragons, qui peuvent « barrer la route » aux joueurs sur le plateau : aucune mécanique n’a de racine chinoise identifiable ici, le dragon fonctionne comme accessoire décoratif d’un orientalisme générique, au même titre que la pagode ou les baguettes. Un signifiant flottant, détaché de tout ancrage réel, dont la seule fonction est de texturer l’ambiance. Pour les mêmes raisons que les noms, ce n’est pas comparable que de représenter un français avec son bérêt et son camembert, sans parler de l’inexistence du le racisme anti-français.

Typographie du logo Les Mystères de Pékin

Une typographie qui trahit

Et puis il y a la typographie, utilisée à outrance : ces lettres latines aux empattements taillés en faux coups de pinceau, censées évoquer l’idéogramme sans jamais rien devoir à la calligraphie chinoise. C’est exactement la même famille de caractères que celle des affiches du “péril jaune, expression raciste qui apparait à la fin du XIXe siècle. Le même alphabet déguisé, avec un siècle d’écart et sans la moindre gêne. C’est le sujet d’un article à part entière, à paraître prochainement sur ce blog .

Affiche du péril jaune

Ce qui rend ce jeu particulièrement utile comme cas d’étude, c’est justement l’absence de tout enjeu narratif fort. Pas de glorification coloniale explicite, pas de thèse historique à charge : un jeu d’enquête familial, presque interchangeable avec n’importe quel autre cadre. Le fétichisme culturel y apparaît à l’état pur, débarrassé de toute justification narrative. La Chine sert de décor exotique parce que l’exotisme vend, point final.

Image de Shin Godzilla

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