Réflexion autour du media ludique

Le cliché ne ment jamais un peu, en réponse à Ce n’est qu’un jeu d’Henri Kermarrec

9 min de lecture Par nikos
Le cliché ne ment jamais un peu, en réponse à Ce n’est qu’un jeu d’Henri Kermarrec

On m’avait conseillé de lire Ce n’est qu’un jeu d’Henri Kermarrec avant même que ce blog n’existe. Je n’avais pas pris le temps. Ces derniers jours, on me l’a rappelé plusieurs fois, alors j’ai terminé ma campagne de Pandemic saison 0 et je m’y suis mis. Une grande partie du livre n’a pas encore sa place ici, elle parle davantage de l’histoire du jeu que de politique et de société, elle la trouvera peut-être un jour. Mais un passage m’a interpellé : celui consacré au traitement du cliché dans les jeux à thème. Selon moi, Henri Kermarrec s’arrête un cran trop tôt.

Décoloniser Catane, mais pas trop

Henri Kermarrec cite longuement l’article « Décoloniser Catane » de Bruno Faidutti, dans lequel l’auteur reconnaît volontiers que le jeu de société contemporain véhicule des représentations coloniales, avant de conclure ainsi : « Je ne pense pas que les auteurs de jeux doivent s’abstenir de caricaturer l’Orient ou la Grèce antique dans leurs créations, et pour ma part je continuerai certainement à le faire. J’utiliserai encore ces thèmes comme j’utilise aussi ceux de la basse-cour ou de la jungle, parce qu’ils sont présents dans notre imaginaire, parce qu’ils sont simples, parce qu’ils sont drôles, et parce que pour toutes ces raisons ils font sans doute de meilleurs jeux. » Henri Kermarrec ne conteste pas vraiment cette position. Il la déplace : le vrai sujet, écrit-il, serait de savoir à quel public une telle efficacité narrative s’adresse, et à quel public elle ne s’adresse pas.

C’est une observation juste, mais elle esquive quelque chose que Faidutti dit lui-même sans s’en rendre compte : il met l’Orient et la basse-cour dans la même phrase au même plan, comme deux réservoirs d’inspiration également disponibles, également inoffensifs, parce qu’ils sont tous deux « simples » et « drôles ». C’est très exactement le geste que décrit Edward Said sous le nom d’orientalisme : traiter une région du monde, habitée par des milliards de personnes bien réelles, avec des histoires, des politiques, une diversité qu’aucune étiquette ne peut recouvrir, au contraire d’un poulailler. La jungle n’appartient à personne en particulier. L’Orient, si. On me rétorquera qu’il parle aussi de Grèce antique ; certes.  Mais une représentation caricaturale même anhistorique, ne porte plus guère de poids pour celles et ceux qui l’habitent aujourd’hui.

Henri Kermarrec cite ce passage de Faidutti sans relever le glissement. C’est dommage, parce que le livre contenait déjà, quelques pages plus tôt, de quoi le faire.

Un angle mort que ses propres chiffres contredisent

Henri Kermarrec documente lui-même, avec une rigueur qu’on ne peut lui retirer, la sociologie du milieu qui produit ces jeux. 93,5 % des deux cents auteurs et autrices les mieux classés sur BoardGameGeek sont des hommes blancs, selon l’étude de Tanya Pobuda. 96 % des auteurs recensés par la Société des Auteurs de Jeux francophone sont des hommes. Deux femmes sur 388 joueurs à un tournoi Magic en 2013. Il cite même le chercheur Aaron Trammell, pour qui « la masculinité blanche hégémonique perdure dans le hobby ». Il va jusqu’à situer sa propre position dans ce constat, reconnaissant que le jeu de société contemporain a été « créé par des hommes blancs pour des hommes blancs, dont je fais partie ».

Mais quand vient la question du cliché, cette sociologie disparaît du raisonnement. Dire qu’un thème « fait de meilleurs jeux » parce qu’il est simple et drôle n’est pas un jugement esthétique neutre : c’est un jugement situé, rendu, presque systématiquement, par le même groupe démographique, celui qui n’a jamais eu à se reconnaître dans la caricature qu’il trouve drôle. Henri Kermarrec avait les moyens de refermer cette boucle. Il ne le fait pas.

Un vide qui n’est plus un vide

Il y a un deuxième point d’appui dans l’essai, plus général celui-là : « nos représentations du monde n’admettent pas le vide », écrit Henri Kermarrec. Si l’on sollicite notre vision d’une culture que l’on connaît mal, il en sortira nécessairement une image schématique, déformée, caricaturale. Le cliché ne serait donc pas un problème de volonté, mais une contrainte presque physique du média.

Cet argument avait une vraie force il y a un siècle, quand la seule matière disponible pour un auteur occidental sur une culture lointaine était déjà, elle-même, un stock de représentations héritées : récits de voyageurs, orientalisme pictural, cinéma colonial. Le vide était réellement un vide épistémique. Ce n’est plus le cas. On peut aujourd’hui consulter des personnes concernées, travailler avec des relecteurs et relectrices sensibles au sujet (sensitive readers) collaborer directement avec des créateurs et créatrices de la culture représentée Le vide, s’il persiste, n’est plus une fatalité du média : c’est un choix de méthode de production. Combler ce vide correctement demande plus de temps, plus de budget, plus de réseau que puiser dans le stock de clichés déjà prêts à l’emploi, mais ce n’est plus impossible. Ce n’est pas la même chose.

Cela ne veut pas dire que le cliché va disparaître par la seule existence d’internet. On peut avoir accès à toute l’information du monde et choisir quand même la caricature, parce qu’elle reste plus rentable : plus accessible, plus reconnaissable, plus immédiatement « drôle ». Mon désaccord ne porte donc pas sur le fait que le cliché serait devenu évitable en pratique. Il porte sur l’excuse : l’argument qui prétend que les auteurs ne peuvent pas faire autrement ne tient plus. Il faudrait plutôt dire qu’ils choisissent de ne pas le faire, ce qui est très différent, et beaucoup moins confortable à assumer.

Une question de nature, pas de degré

Règles du jeu “Sacré chameau!”

Le point où je m’écarte le plus nettement d’Henri Kermarrec porte sur la nature même du cliché. Pour lui, le problème n’est pas que des clichés existent, ni que le jeu de société en fasse usage : « le problème, c’est lorsque ces clichés véhiculent des représentations insultantes, condescendantes ou mensongères ». C’est une distinction de degré, avec un curseur, et une zone où le cliché resterait acceptable.

Je ne crois pas qu’un tel curseur existe, dès lors que le cliché porte sur un peuple réel. Un cliché générique, une jungle, une basse-cour, un royaume médiéval fantasmé, la Grèce antique, ne ment sur personne de vivant : il n’y a pas de référent réel qu’il faudrait déformer pour produire l’image. Un cliché sur un peuple existant, en revanche, a toujours un référent : une culture concrète, une histoire, des gens qui existent indépendamment du jeu. Le cliché fait alors passer une déformation à la place de ce référent. Ce n’est pas une question d’intensité de l’insulte. C’est structurel : représenter un peuple par un cliché, c’est produire un mensonge sur ce peuple, quelle que soit la bienveillance de qui l’utilise. Il n’y a pas, d’un côté, des clichés « gentils » et de l’autre des clichés « insultants » : il y a le réel d’un côté, et une fiction qui usurpe sa place de l’autre.

Cette distinction n’est pas nouvelle sur ce blog : c’est très exactement ce qui sépare le fétichisme culturel de l’accusation de racisme, nommer un mécanisme plutôt que juger une intention. Je peux donc être totalement ferme sur le fond, le cliché ment par construction sur le peuple qu’il caricature, sans que cela devienne une accusation portée contre qui l’emploie. Le mécanisme est en cause. Les personnes, elles, ont toujours le choix d’en sortir, et c’est précisément ce que la disparition du vide rend aujourd’hui possible.

Ce que j’en retiens

Un dernier point, plus personnel, sur un mot que le livre laisse passer sans le remettre en cause : la « bien-pensance ». Ailleurs dans l’essai, Henri Kermarrec évoque le risque de se faire taxer de bien-pensance ou de supériorité morale dès lors qu’on défend qu’il est bon ou mauvais de créer tel ou tel type de jeu, là j’ai hyperventilé. Le simple fait de nommer ce risque, même pour s’en prémunir soi-même, revient à traiter l’accusation comme crédible plutôt qu’à la disqualifier comme ce qu’elle est le plus souvent : un mot qui sert moins à décrire une posture qu’à décourager, par avance, la critique elle-même. On ne devrait pas avoir à se justifier de juger qu’un jeu pose problème. Le faire, c’est déjà accorder au mot une autorité qu’il ne mérite pas.

Henri Kermarrec accepte que l’efficacité narrative puisse contrebalancer le coût d’une représentation réductrice. Je n’accepte plus cet argument, parce que le vide qui la rendait autrefois nécessaire s’est refermé. Reste une invitation, pas un verdict : l’excuse de l’impossibilité ne tient plus, alors autant assumer le choix, et le nommer comme tel. En refermant ce livre, dont j’attendais une lecture actualisée, capable de reprendre avec fraicheur les débats qui traversent aujourd’hui le monde du jeu de société (représentation, appropriation culturelle, rapports de domination, etc.), j’ai finalement l’impression que le livre fait le choix inverse. Il convoque et relaie des positions d’auteurs qui continuent de défendre les mêmes thèses qu’il y a 10 ou 20 ans (l’article invoqué ici a d’ailleurs une dizaine d’années) sans les confronter aux critiques qu’elles ont suscitées entre-temps ( seul l’argument de la  « bien-pensance » est évoqué, arg). Plutôt qu’une analyse renouvelée, c’est un prolongement.

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